Auteur : voletbixente

  • Filmer : le flingue qui Ă©tait une armure

    Filmer : le flingue qui Ă©tait une armure

    Filmer : le flingue qui Ă©tait une armure

    Le virage autoritariste et puissamment cryptofasciste dans lequel dĂ©rape notre gouvernement fait tout bonnement peur. Ă€ l’heure oĂą la police se galvanise d’une violence sans limite et oĂą les membres des diffĂ©rents corps rĂ©pressifs frappent, intimident, agressent sexuellement et provoquent, une partie du peuple s’organise contre l’offensive bourgeoise. Ce qu’il se passe en France peut ĂŞtre comparĂ© Ă  une guerre : une guerre des classes, une guerre entre le peuple et l’état, ou plus globalement, une guerre contre les composants du système (et le « système ») qui dĂ©truisent l’Ă©quilibre de l’environnement dans lequel nous allons bientĂ´t ĂŞtre forcĂ© de survivre.

    En manifestation, les flics utilisent des armes supposĂ©ment « non-lĂ©tales Â» ; en rĂ©alitĂ©, celles-ci peuvent blesser ou tuer. Endiguons cet insupportable glissement sĂ©mantique visant Ă  diffĂ©rencier les armes de guerre aux armes de « maintien de l’ordre Â». L’arme « non-lĂ©tale » n’est qu’un apparat, une illusion créée pour dire au peuple que l’état ne lui veut que du bien. Qu’ils sont gentils Ă  nous tirer dessus avec du caoutchouc, c’est comme une bonne fessĂ©e : ne recommencez-plus vos bĂŞtises ! On oubliera les Ă©borgnements, les vies dĂ©truites Ă  cause de l’incompĂ©tence des FDO (forces de l’ordre) ou leur tendance typiquement masculine de se faire « plaisir Â» : tirer sur un manifestant comme on fait un bon strike.

    Pendant que l’état tolère les parties de chasse d’accros Ă  la piquette qui, avec deux grammes dans le sang, abattent des riverains, et ferme les yeux sur les milices d’extrĂŞme-droite qui paradent en faveur de la libre-circulation des armes Ă  feu, un manifestant qui casse une vitre est immĂ©diatement considĂ©rĂ© par une grande partie de l’opinion publique comme le descendant direct de BelzĂ©buth. L’armure mĂ©diatique qui protège la Macronie appartient Ă  une poignĂ©e de bourgeois dĂ©fenseurs de l’ordre patriarcal et oppressif. Ils accusent systĂ©matiquement les violences de quelques groupes de manifestant.e.s pendant que l’état est littĂ©ralement Ă  deux doigts du pĂ©tage de plomb sanguinaire contre le peuple. Manipulation, refus de voir la rĂ©alitĂ©, stupiditĂ© ou dĂ©calage ? ThĂ©oriquement, il reste quatre annĂ©es Ă  lutter contre la violence Macronienne ! Quatre ! Difficile d’imaginer la puissance du dispositif rĂ©pressif qui se met en place pour les J.O de Paris 2024. Les nĂ©o-libĂ©raux Ă  boutons de manchette ont peur ; comment expliquer autrement la violence qu’ils encouragent ? Les intercesseurs de l’ordre en place tremblent, ils savent qu’ils jouent avec le feu (au sens figurĂ© et littĂ©ral.)

    Dès lors, la riposte demande des armes puissantes. La plus intĂ©ressante d’entre elle est certainement le smartphone. Sans disserter sur les possibilitĂ©s que nous offrent les rĂ©seaux-sociaux ou les diffĂ©rentes applications disponibles sur les systèmes d’exploitation tĂ©lĂ©phoniques, il est selon-moi nĂ©cessaire, dans ce monde toujours plus contrĂ´lĂ© (puisque contrĂ´lable) de s’approprier tous les moyens pour lutter.

    Le cinéma tue

    Le cinĂ©ma est un grand copain du pouvoir : il dĂ©fend l’ordre des choses par la reproduction de modèles sociĂ©taux phallocratiques, libĂ©raux, oppressifs, bourgeois, etc… Mais il est Ă©galement un de ses grands ennemis : il dĂ©voile parfois une vĂ©ritĂ© essentielle, dĂ©crit l’expĂ©rience humaine dans toute sa complexitĂ©, aide Ă  abattre certaines formes d’ethnocentrisme, bref, est un outil politique aux nombreux enjeux politiques. En partant de ce constat, c’est la question du point de vue qui importe : qu’est-ce qui est filmĂ© et qui filme ? Une question Ă©minemment politique mais qui ne surpasse pas celle qui devrait ĂŞtre centrale dans tout processus de rĂ©flexion artistique :

    Est-ce que ce film (ou cette Ĺ“uvre) conforte et entretient l’ordre en place ?

    Comment espĂ©rer un monde oĂą des cinĂ©astes-stars se positionneraient clairement et systĂ©matiquement sur les enjeux politiques qui touchent (ou non) le microcosme cinĂ©matographique au moment oĂą le fossoyeur de MeToo, le tout pourri Johnny Depp, est applaudi sur le tapis rouge de Cannes ? Quoi de pire que d’entendre Thierry FrĂ©maux dire qu’il n’Ă©tait « pas au courant » pour l’affaire Heard/Depp et que de toute manière, bon, qu’est-ce que ça a Ă  voir, on s’en fout un peu… Non ! Ça a tout Ă  voir ! L’histoire du cinĂ©ma est jonchĂ©e d’exemples contrecarrant l’argument qui dĂ©crit le cinĂ©ma comme un système non-politique. Si, il est, affirmer l’inverse c’est 1) cracher sur l’histoire de ce si bel art (et donc faire preuve de rĂ©visionnisme), 2) ĂŞtre de mauvaise foi 3) se ranger du cĂ´tĂ© des puissants, soutenir l’ordre en place et donc refuser de voir le monde autrement qu’Ă  travers le rĂ©cit bourgeois. DĂ©fendre l’idĂ©e selon laquelle « l’homme est diffĂ©rent de l’artiste » est plus que jamais absurde et dangereux. Dangereux car ce rĂ©cit entretient une sorte de mysticitĂ© autour de l’art cinĂ©matographique, rĂ©cit qui permet de protĂ©ger les pires ordures. Ne devrions-nous pas dĂ©sacraliser le cinĂ©ma ?

    Assumons collectivement

    Les institutions cinĂ©matographiques dominantes se croient au-dessus de tout ; elles sont le ciel, dieu, vivent hors du temps. En face, devant un film, les publics pleurent, crient, rigolent, bandent, s’agacent, baillent, s’endorment, s’embrassent ; on oublie tout, on rĂŞve, puis, Ă©cran noir, trottoir du cinĂ©ma, on en discute, on s’extasie devant la photographie, la musique, le rythme, l’histoire et après, plus rien ; le cinĂ©ma est un circuit autosuffisant. Il ne serait rien de plus qu’un art de la satisfaction, avec, de temps Ă  autre, une incursion du beau, de la contemplation pour lĂ©gitimer son appartenance au monde de l’art.

    Ă€ l’heure oĂą la planète est littĂ©ralement en train de crever et oĂą des milliers de catastrophes sociales et politiques pendent au-dessus de notre tĂŞte, le comitĂ© blanc/bourgeois Cannois s’en contrebalance, projette des images parfois vaguement signifiantes et contestataires (le frisson Ă–stlund…) puis, plus rien. Mon poussin, tu peux sortir de mon sac l’autobronzant s’il-te-plaĂ®t, ça tape cette annĂ©e ! Oui, on bronze : mais ne vous dĂ©trompez-pas ; comme vous, enfants de la terre, victimes du système que nous nous occupons d’entretenir, nous pleurons Ă  vos cĂ´tĂ©s notre belle planète qui meurt ! Ă€ l’heure oĂą nous devrions prioritairement rĂ©flĂ©chir Ă  notre survie et Ă  l’amĂ©lioration de nos modèles sociĂ©taux (comme depuis des annĂ©es mais cette fois-ci, ça urge) j’ai du mal Ă  trouver des films qui montrent le monde tel qu’il devrait ĂŞtre reprĂ©sentĂ© par rapport Ă  l’urgence actuelle. Trop peu de films offrent des visions pragmatiques et connectĂ©es Ă  notre temps. Ces reprĂ©sentations encourageraient Ă  la lutte, Ă  la bataille contre les responsables de notre asservissement, et, sortez les violons, Ă  l’espoir.

    La surpuissante documentariste Laura Poitras dit se mĂ©fier de la fiction et de l’imagination. Conceptualisant des films politisĂ©s et politisants, elle utilise le montage narratif pour concrĂ©tiser visuellement une subjectivitĂ© assumĂ©e et une esthĂ©tique du rĂ©el poussĂ©e, en opposition Ă  une fiction qui ne retranscrirait pas ou trop peu l’Ă©tat ahurissant de notre monde. Son dernier chef-d’œuvre, Toute la beautĂ© et le sang versĂ© (2023), est un acte artistique et militant bouleversant. Dans la continuitĂ© de ses prĂ©cĂ©dents chefs-d’œuvre, elle rĂ©sume dans un montage complexe mais limpide la vie et l’œuvre de la photographe/militante Nan Goldin. Dès lors, le film n’est pas qu’une Ĺ“uvre d’art Ă©motionnelle et pointue, c’est une pièce d’histoire oĂą l’ambiguĂŻtĂ© n’existe pas, oĂą la multilinĂ©aritĂ© du scĂ©nario (intersectionnel) mène Ă  une unification des luttes de Nan Goldin : fĂ©minisme, lutte contre les discriminations LGBT, contre les violences conjugales, contre la stigmatisation des victimes de l’industrie de la drogue, contre les puissants, contre les marchands d’addictions, et tant d’autres problĂ©matiques/combats propres aux États-Unis (ou non)…

    Nan Goldin dans Toute la beauté et le sang versé
    (photogramme du film)

    L’image documentaire serait la plus honnĂŞte et crĂ©dible dans le but de combattre le système qui sape nos droits et agresse notre environnement. Mais une image a besoin d’un.e filmeur.euse, et si l’on se place dans un cadre cinĂ©matographique, d’un.e cinĂ©aste pour les assembler. En partant du principe que la.e cinĂ©aste ne fasse pas partie de la sous-bourgeoisie (cette classe qui n’est pas bourgeoise mais dĂ©fend la classe supĂ©rieure pour servir ses propres intĂ©rĂŞts) l’image cinĂ©matographique peut ĂŞtre un acte rĂ©volutionnaire dĂ©cisif.

    Filmer : le flingue qui Ă©tait une armure

    Comparer l’acte de filmer Ă  l’acte de s’armer n’est pas anodin. Bien que ce parallèle ne soit pas inĂ©dit, il est intĂ©ressant de rappeler que l’œilleton d’une camĂ©ra est Ă©galement nommĂ© « viseur Â», que les films cadrent la plupart du temps des ĂŞtres-humains en cherchant Ă  montrer leur visage (comme si la camĂ©ra traquait les individus.) Dans les films de guerre ou d’espionnage, la camĂ©ra peut faire office de viseur d’arme Ă  feu (point de vue subjectif) ou bien encore dans les jeux-vidĂ©o, oĂą la camĂ©ra peut ĂŞtre collĂ©e Ă  l’arme, remplir le cadre pour ne faire qu’un entre l’appareil de filmage et la technologie guerrière. L’acte de tuer est aujourd’hui filmĂ©, enregistrĂ©, documentĂ© par l’armĂ©e (Il n’y aura plus de nuit d’ÉlĂ©onore Weber est plus qu’Ă©clairant sur le sujet.)

    Plus violent, la technique cinĂ©matographique est parfois au service du meurtre. On pensera aux vidĂ©os d’exĂ©cutions perpĂ©trĂ©es par Daech, mais aussi Ă  la propagande HitlĂ©rienne avec LĂ©ni Riefenstal, rĂ©alisatrice pour le NSDAP, qui encouragea, par des techniques audiovisuelles novatrices et impactantes, l’esprit nationaliste du « tout pour la patrie Â» qui servira plus tard le dĂ©ploiement de l’holocauste. Plus globalement, la propagande est en tant que technique cinĂ©matographique un encouragement aux conflits et aux meurtres ; combien s’engagent encore dans l’armĂ©e par attirance pour l’esthĂ©tique militaire (notamment façonnĂ©e par des techniques cinĂ©matographiques permettant l’empathie et l’identification.) De part sa puissance, le cinĂ©matographe a tuĂ© et tuera.

    Manifestations et armement

    On peut aller plus loin dans cette comparaison entre filmer et s’armer : d’abord d’un point de vue purement visuel ; les stabilisateurs pour tĂ©lĂ©phones ou appareils photos/camĂ©ras numĂ©riques – matĂ©riel prisĂ© pour filmer les manifestations en facilitant la capacitĂ© de mouvement – peut ressembler Ă  une arme de poing ; on tient le stabilisateur Ă  hauteur du visage ; la.e filmeuse.eur prend soin de cadrer sa « cible Â» (en l’occurrence la source d’information qu’iel souhaite capturer) en tenant l’appareil parfois des deux mains, parfois d’une seule, comme un flingue.

    Un homme pointant son portable (avec stabilisateur) sur des gendarmes en plein « live » (tous droits rĂ©servĂ©s Ă  Bixente Volet, 2023)

    Avec une vidĂ©o, la.e citoyenne.en peut contre-attaquer la « vĂ©ritĂ© » Ă©tatique et ainsi contrecarrer le narratif de l’état. Exemple tout rĂ©cent : Sainte-Soline. MĂŞme si l’IGGN a sans surprise conclu que les tirs profĂ©rĂ©s par les deux militaires ont Ă©tĂ© effectuĂ© par « lĂ©gitime dĂ©fense Â» la vidĂ©o montrant les deux hommes tirer en totale dĂ©tente au quad (pardon mais on se croirait dans Apocalypse Now…) a permis de contrebalancer le scĂ©nario dĂ©ployĂ© par le ministère de l’intĂ©rieur (Darmanin affirmait le 27 mars qu’aucune arme de guerre n’avait Ă©tĂ© utilisĂ©e contre les manifestant.e.s Ă  Sainte Soline – mensonge car certaines armes comme la GM2L (grenade) et la GL-06 (LBD) sont, selon l’article R311-2 du code de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure, considĂ©rĂ©es comme des armes de guerre.)

    Car elle a une valeur de preuve, cette vidĂ©o est une attaque, un coup dur portĂ© contre l’armĂ©e de Darmanin qui cherche constamment Ă  réévaluer la vĂ©ritĂ© Ă  travers des tours de magie ridicules. Chaque bavure filmĂ©e, chaque micro-Ă©vènement illĂ©gal ou violent, chaque image/seconde pouvant mettre Ă  mal l’Empire est indispensable au bon fonctionnement de notre piteuse dĂ©mocratie, esclave (ou maĂ®tre ?) d’un Macron en roue libre totale.

    Écrire sur les images en tant que mode de production d’une vĂ©ritĂ©, c’est assumer le fait que la rĂ©alitĂ© objective n’existe pas. Évidemment, l’angulation, le hors-champ, le point de vue, la mĂ©thode de filmage, le format, tout contribue Ă  (faire) dire quelque chose sur un Ă©vènement, Ă  le mettre en scène. L’image est manipulable, dĂ©formable, on peut la plier Ă  la moindre exigence thĂ©orique et politique. On peut la monter, la dĂ©monter, la scinder, l’embellir ; elle ne sera jamais le parfait miroir de quoi que ce soit.

    Mais cette conceptualisation thĂ©orique est parfois utilisĂ©e par les structures de pouvoir pour dĂ©lĂ©gitimer une vidĂ©o prĂ©judiciable. Combien de fois avons-nous entendu les dĂ©fenseurs.euses de l’ordre en place dire, Ă  propos d’une vidĂ©o (preuve) de violences policières, « sans le contexte, impossible de juger ! Â». RĂ©ponse/offensive intĂ©ressante ; d’abord parce qu’on les entendra rarement chercher du contexte lorsqu’un policier se prend un cocktail molotov (« rien ne justifie d’agresser ce pauvre père de famille ! Â»), mais aussi parce qu’une image parle d’elle-mĂŞme (Ă©videmment, seulement si celle-ci est sourcĂ©e et oĂą l’autrice.eur a pu dĂ©crire le contexte et le cadre dans lequel tel Ă©vènement a Ă©tĂ© filmĂ©.)

    Une image ne dit Ă  la fois rien et tout de ce qu’elle filme. Elle ne dit rien de la situation telle quelle mais il n’y a pas que ce qui est filmĂ© qui importe : il y a aussi la signification, ce que l’action reprĂ©sente. En l’occurrence, une image de violence policière ne sera jamais lĂ©gitimable. N’en dĂ©plaise aux fantassins du brutalisme Ă©tatique : il est anormal, dans n’importe quel système politique, que les citoyennes.ens soient frappĂ©.e.s, humiliĂ©.e.s, maĂ®trisĂ©.e.s, au simple fait qu’iels manifestent (ou tout court). Le meilleur documentaire sur le sujet reste Un pays qui se tient sage de David Dufresne (2020), film analytique aux multiples points de vue qui Ă©claire sur la vĂ©racitĂ© des images et leur force d’impact politique.

    En cela, l’image permet d’ancrer dans le temps la situation politique d’un pays mais aussi d’être utilisĂ©e comme arme juridique et politique contre cet Ă©tat français qui tombe de jour en jour dans une rigidification de sa politique grâce aux opportunitĂ©s dictatoriales de la Vème. Ce n’est pas un hasard d’observer qu’en manifestation, la presse est de plus en plus attaquĂ©e, traquĂ©e, frappĂ©e par les FDO. L’état a peur de ce que les images produisent dans l’inconscient collectif ou sur l’Ă©motion politique du moment. C’est pour cela qu’une politique de la terreur s’intensifie ; les tĂ©moignages de flics qui cassent du matĂ©riel vidĂ©o/photo se multiplient. Tout le monde est dans le mĂŞme bateau ; quand on filme une manifestation, il y a le risque de perdre des images, que la police intimide pour les faire supprimer, que l’on se fasse embarquer car on a filmĂ© un Ă©lĂ©ment dangereux pour l’ordre en place. BientĂ´t l’interdiction totale de filmer les pratiques policières ?

    En cela, filmer n’est pas qu’une arme, c’est aussi un bouclier.

    Bouclier car filmer un policier qui pointe son LBD sur soi, c’est peut-ĂŞtre s’assurer que le tir ne parte pas. Car se faire filmer pendant son agression par un carabinĂ© de la BRAV M, c’est s’assurer que les potentielles poursuites judiciaires seront moins fastidieuses car Ă©tayĂ©es par un Ă©lĂ©ment de preuve tangible et concret. Car filmer en constance, c’est soumettre l’état Ă  se rĂ©signer, Ă  adopter une dĂ©marche plus classique, bref, remplir son immonde boulot de « maintien de l’ordre » sans abus et donc, empĂŞcher la possibilitĂ© du « sans limite ». L’image apporte l’information Ă  la population, permet de rappeler que le peuple peut se dĂ©fendre, assigner en justice : l’acte de filmage est un outil d’Ă©quilibrage qui rappelle Ă  l’Ă©tat nos droits les plus fondamentaux. Il Ă©tablit un nouveau rapport de force : mĂŞme si la majoritĂ© des machines judiciaires broient les victimes, les puissants continuent Ă  avoir peur de la puissance des images. Ça n’est pas un hasard si la France et les pays fortement libĂ©raux dĂ©multiplient leurs systèmes de « sĂ©curitĂ© » vidĂ©o tout en plaçant des camĂ©ras sur les armures de leurs forces de l’ordre. C’est une façon de rĂ©pondre Ă  la menace du « tout-filmĂ© Â», contre ces millions de smartphones qui peuvent mettre Ă  mal les vĂ©ritĂ©s que nos gouvernements tentent de fabriquer.

    Comment assumer la subjectivitĂ© de ses images tout en proposant une mĂ©thode de filmage proche de la « vĂ©ritĂ© Â» d’un Ă©vènement ?

    La technique qui peut potentiellement le plus se rapprocher d’une certaine « vĂ©ritĂ© » d’un Ă©vènement est le direct, le « live ». CinĂ©matographiquement, on parlera alors d’un « plan-sĂ©quence Â» (une Ĺ“uvre audiovisuelle tournĂ©e en un seul plan ou un plan long (et/ou sĂ©quence) ininterrompu(e) dans un film).

    Avec L’Arche Russe (2002), Aleksandr Sokurov ouvrait le bal du « film/plan-sĂ©quence numĂ©rique » en peignant 400 ans d’histoire de la Russie, le tout en un seul plan d’1h36. Projet vertigineux ! Et puisqu’il se rapporte Ă  l’expĂ©rience humaine (la vie est un plan-sĂ©quence, nos nuits des ellipses) cette technique permet une totale expĂ©rience de subjectivisation. Dans Utøya, 22 juillet, Erik Poppe proposait en 2018 de vivre en un seul plan, du point de vue des victimes, l’attentat/massacre perpĂ©trĂ© par le terroriste d’extrĂŞme-droite Anders Behring Breivik sur l’île d’Utøya en Norvège. Sans rentrer dans la « polĂ©mique » qu’a suscitĂ© ce choix cinĂ©matographique (faire vivre de l’intĂ©rieur un attentat…), il est intĂ©ressant d’observer que le plan-sĂ©quence est un excellent moyen pour retranscrire une certaine vĂ©ritĂ© d’un fait (sauf s’il est trop mis en scène.)

    Grâce aux rĂ©seaux-sociaux et aux rĂ©centes Ă©volutions technologiques des smartphones, amatrices.eurs ou professionnel.le.s issu.e.s de diffĂ©rents corps de la population filment et diffusent en live les manifestations ou Ă©vènements contestataires multiples. Souvent, l’image est en mouvement constant – puisqu’elle suit l’avancĂ©e de la manifestation du point de vue de la foule – tout en se permettant des incursions Ă  travers la position des FDO. Lorsque les affrontements se lancent, la.e filmeuse.eur capture la complexitĂ© globale tout en dĂ©crivant très clairement la stratĂ©gie policière face Ă  la stratĂ©gie intrinsèque de la foule. Le live permet une continuitĂ© qui empĂŞche la triche.

    Un live manif de David Dufresne (source image : Twitter)

    En tant qu’outil d’information, le live permet aussi de fĂ©dĂ©rer des publics isolĂ©s des luttes (dĂ©)centralisĂ©es gĂ©ographiquement : dans les petites villes et villages, pour celles et ceux qui n’ont pas les moyens de monter dans la grande ville la plus proche ou qui n’ont juste aucune manifestation près de chez elles.eux, iels peuvent, en suivant le live, s’informer, participer, partager, et donc, lutter.

    Le live est un outil de consommation tout comme il est, cinĂ©matographiquement, la quintessence de l’image-vĂ©ritĂ© qui cherche Ă , de par sa focale (souvent un grand angle au point de vue subjectif et humanisĂ©) Ă©noncer l’ambiance d’un Ă©vènement. Lorsqu’on allume n’importe quelle chaĂ®ne d’information en continu, on assiste Ă  la reprĂ©sentation d’une guerre de tranchĂ©es. Ă€ peine la manifestation dĂ©marrĂ©e, la moindre poubelle en feu est cadrĂ©e pour dĂ©crire la supposĂ©e « violence » de l’Ă©vènement… C’est un positionnement politique que de favoriser une imagerie plutĂ´t qu’une autre. S’accompagnent Ă  ces choix supposĂ©ment neutres un dĂ©coupage savamment calculĂ© et des angles jamais hasardeux, eux-mĂŞmes au service d’une vision narrative et donc cinĂ©matographique. Le live peut devenir un contre-pied Ă  cette esthĂ©tique de l’information-spectacle. Il capture l’imprĂ©vu, l’avis du peuple, bref, ce qui fait la complexitĂ© d’une manifestation ; la simplicitĂ© technique empĂŞche toute forme de calcul. Faire parler l’individu plutĂ´t que la foule, et non pas la foule comme individu.

    Nous ne combattons pas uniquement des entitĂ©s abstraites, des flux, des lois, des concepts, mais surtout des personnes qui rĂ©gissent et diffusent l’ordre du monde. Ces gens sont filmables. Il faut les dĂ©voiler, capturer leur violence.

    J’aimerais donc, car c’était l’objectif initial de ce texte, rendre hommage Ă  toutes celles et ceux qui filment dans le but d’informer, sauvegarder, prouver. Bien que l’utilisation politique des images soit critiquable et que certaines mĂ©thodes de filmage soient malhonnĂŞtes, l’amoncellement d’images est essentiel Ă  nos stratĂ©gies de dĂ©fense et d’attaque. Journalistes, militant.es, individu.e.s « dĂ©politisĂ©.e.s », universitaires, cinĂ©astes, photographes, manifestant.es, passant.e.s, citoyennes.ens ; merci d’avoir Ă  un moment ou un autre filmĂ©, vous contribuez Ă  un monde plus juste. Comme si tout le monde comprenait implicitement que le cinĂ©ma (car filmer, c’est aussi et surtout du cinĂ©ma) est un art politique : il l’a Ă©tĂ©, l’est et le restera.

    Tous droits réservés à Bixente Volet/2023

    Une vidĂ©o de bavure policière est infiniment plus Ă©loquente sur l’Ă©tat de notre monde que la plupart des gestes politico-cinĂ©matographiques actuels. L’acte artistique est courageux (des gens risquent/dĂ©truisent/bouleversent leur vie pour faire des films) mais il ne faut pas oublier l’importance du simple fait de filmer ! Sans montage, sans arrière-pensĂ©e calculatrice, juste l’urgence de montrer, diffuser, crier. Il n’y a pas d’hĂ©roĂŻsme, juste des actes indispensables. Armons-nous d’objectifs, filmons au tĂ©lĂ©phone. Et si un jour on nous l’interdit, nous innoverons, piraterons les camĂ©ras de surveillance, utiliserons des outils de l’ancien temps… comme la Nintendo DS, le Kidizoom ou la pellicule ! Il faut plus que jamais proposer un cinĂ©ma qui dissèque, opère, montre, sans ambiguĂŻtĂ©s ou procĂ©dĂ©s artistiques bourgeois.

    Rédigé par Bixente Volet, le 02/06/2023

    Merci Ă  Louise pour les retours et Pab pour la correction.

    Toutes les photos (hors contre-indication) ont été prises le 21 mars 2023 à la Place de la République à Paris. Tous droits réservés à Bixente Volet, 2023.