Rentrée de Sabotage ! (changement de nom et projets)
En cette rentrée 2023, Sabotage fait peau neuve ! Après un été à re-réfléchir l’association et préparer des projets pour l’année 2023-2024, nous avons le plaisir de vous annoncer que Sabotage production se change en Sabotage fabrication ! Et ce sera la direction de cette année ; créer, expérimenter, lancer l’association dans différents projets.
Les bulletins d’actualité se feront plus réguliers, pour vous informer de l’avancée de nos fabrications.
Le premier d’entre-eux étant la sortie du court-métrage « Élio contre l’humanité » le 29 septembre prochain. Le film sera disponible sur notre site à partir de 00:00. À ce sujet, un article paraîtra rapidement pour vous détailler ce projet qui nous tient particulièrement à cœur !
Et pour échanger, créer et diffuser, nous avons repensé l’organisation de l’association, organisation détaillée sur la page Qui sommes nous ?. Soutien à la création, soirées de diffusion, nous avons pleins de fabrications et nous avons hâte de les mettre en œuvre, avec celles et ceux qui souhaitent nous rejoindre.
Aussi ; nous sommes à la recherche de nouvelles.eaux adhérent.e.s pour différents projets dans l’association. N’hésitez pas à consulter la rubrique Rejoindre Sabotage !
Le virage autoritariste et puissamment cryptofasciste dans lequel dérape notre gouvernement fait tout bonnement peur. À l’heure où la police se galvanise d’une violence sans limite et où les membres des différents corps répressifs frappent, intimident, agressent sexuellement et provoquent, une partie du peuple s’organise contre l’offensive bourgeoise. Ce qu’il se passe en France peut être comparé à une guerre : une guerre des classes, une guerre entre le peuple et l’état, ou plus globalement, une guerre contre les composants du système (et le « système ») qui détruisent l’équilibre de l’environnement dans lequel nous allons bientôt être forcé de survivre.
En manifestation, les flics utilisent des armes supposément « non-létales » ; en réalité, celles-ci peuvent blesser ou tuer. Endiguons cet insupportable glissement sémantique visant à différencier les armes de guerre aux armes de « maintien de l’ordre ». L’arme « non-létale » n’est qu’un apparat, une illusion créée pour dire au peuple que l’état ne lui veut que du bien. Qu’ils sont gentils à nous tirer dessus avec du caoutchouc, c’est comme une bonne fessée : ne recommencez-plus vos bêtises ! On oubliera les éborgnements, les vies détruites à cause de l’incompétence des FDO (forces de l’ordre) ou leur tendance typiquement masculine de se faire « plaisir » : tirer sur un manifestant comme on fait un bon strike.
Pendant que l’état tolère les parties de chasse d’accros à la piquette qui, avec deux grammes dans le sang, abattent des riverains, et ferme les yeux sur les milices d’extrême-droite qui paradent en faveur de la libre-circulation des armes à feu, un manifestant qui casse une vitre est immédiatement considéré par une grande partie de l’opinion publique comme le descendant direct de Belzébuth. L’armure médiatique qui protège la Macronie appartient à une poignée de bourgeois défenseurs de l’ordre patriarcal et oppressif. Ils accusent systématiquement les violences de quelques groupes de manifestant.e.s pendant que l’état est littéralement à deux doigts du pétage de plomb sanguinaire contre le peuple. Manipulation, refus de voir la réalité, stupidité ou décalage ? Théoriquement, il reste quatre années à lutter contre la violence Macronienne ! Quatre ! Difficile d’imaginer la puissance du dispositif répressif qui se met en place pour les J.O de Paris 2024. Les néo-libéraux à boutons de manchette ont peur ; comment expliquer autrement la violence qu’ils encouragent ? Les intercesseurs de l’ordre en place tremblent, ils savent qu’ils jouent avec le feu (au sens figuré et littéral.)
Dès lors, la riposte demande des armes puissantes. La plus intéressante d’entre elle est certainement le smartphone. Sans disserter sur les possibilités que nous offrent les réseaux-sociaux ou les différentes applications disponibles sur les systèmes d’exploitation téléphoniques, il est selon-moi nécessaire, dans ce monde toujours plus contrôlé (puisque contrôlable) de s’approprier tous les moyens pour lutter.
Le cinéma tue
Le cinéma est un grand copain du pouvoir : il défend l’ordre des choses par la reproduction de modèles sociétaux phallocratiques, libéraux, oppressifs, bourgeois, etc… Mais il est également un de ses grands ennemis : il dévoile parfois une vérité essentielle, décrit l’expérience humaine dans toute sa complexité, aide à abattre certaines formes d’ethnocentrisme, bref, est un outil politique aux nombreux enjeux politiques. En partant de ce constat, c’est la question du point de vue qui importe :qu’est-ce qui est filmé et qui filme ? Une question éminemment politique mais qui ne surpasse pas celle qui devrait être centrale dans tout processus de réflexion artistique :
Est-ce que ce film (ou cette œuvre) conforte et entretient l’ordre en place ?
Comment espérer un monde où des cinéastes-stars se positionneraient clairement et systématiquement sur les enjeux politiques qui touchent (ou non) le microcosme cinématographique au moment où le fossoyeur de MeToo, le tout pourri Johnny Depp, est applaudi sur le tapis rouge de Cannes ? Quoi de pire que d’entendre Thierry Frémaux dire qu’il n’était « pas au courant » pour l’affaire Heard/Depp et que de toute manière, bon, qu’est-ce que ça a à voir, on s’en fout un peu… Non ! Ça a tout à voir ! L’histoire du cinéma est jonchée d’exemples contrecarrant l’argument qui décrit le cinéma comme un système non-politique. Si, il est, affirmer l’inverse c’est 1) cracher sur l’histoire de ce si bel art (et donc faire preuve de révisionnisme), 2) être de mauvaise foi 3) se ranger du côté des puissants, soutenir l’ordre en place et donc refuser de voir le monde autrement qu’à travers le récit bourgeois. Défendre l’idée selon laquelle « l’homme est différent de l’artiste » est plus que jamais absurde et dangereux. Dangereux car ce récit entretient une sorte de mysticité autour de l’art cinématographique, récit qui permet de protéger les pires ordures. Ne devrions-nous pas désacraliser le cinéma ?
Assumons collectivement
Les institutions cinématographiques dominantes se croient au-dessus de tout ; elles sont le ciel, dieu, vivent hors du temps. En face, devant un film, les publics pleurent, crient, rigolent, bandent, s’agacent, baillent, s’endorment, s’embrassent ; on oublie tout, on rêve, puis, écran noir, trottoir du cinéma, on en discute, on s’extasie devant la photographie, la musique, le rythme, l’histoire et après, plus rien ; le cinéma est un circuit autosuffisant. Il ne serait rien de plus qu’un art de la satisfaction, avec, de temps à autre, une incursion du beau, de la contemplation pour légitimer son appartenance au monde de l’art.
À l’heure où la planète est littéralement en train de crever et où des milliers de catastrophes sociales et politiques pendent au-dessus de notre tête, le comité blanc/bourgeois Cannois s’en contrebalance, projette des images parfois vaguement signifiantes et contestataires (le frisson Östlund…) puis, plus rien. Mon poussin, tu peux sortir de mon sac l’autobronzant s’il-te-plaît, ça tape cette année ! Oui, on bronze : mais ne vous détrompez-pas ; comme vous, enfants de la terre, victimes du système que nous nous occupons d’entretenir, nous pleurons à vos côtés notre belle planète qui meurt ! À l’heure où nous devrions prioritairement réfléchir à notre survie et à l’amélioration de nos modèles sociétaux (comme depuis des années mais cette fois-ci, ça urge) j’ai du mal à trouver des films qui montrent le monde tel qu’il devrait être représenté par rapport à l’urgence actuelle. Trop peu de films offrent des visions pragmatiques et connectées à notre temps. Ces représentations encourageraient à la lutte, à la bataille contre les responsables de notre asservissement, et, sortez les violons, à l’espoir.
La surpuissante documentariste Laura Poitras dit se méfier de la fiction et de l’imagination. Conceptualisant des films politisés et politisants, elle utilise le montage narratif pour concrétiser visuellement une subjectivité assumée et une esthétique du réel poussée, en opposition à une fiction qui ne retranscrirait pas ou trop peu l’état ahurissant de notre monde. Son dernier chef-d’œuvre, Toute la beauté et le sang versé (2023), est un acte artistique et militant bouleversant. Dans la continuité de ses précédents chefs-d’œuvre, elle résume dans un montage complexe mais limpide la vie et l’œuvre de la photographe/militante Nan Goldin. Dès lors, le film n’est pas qu’une œuvre d’art émotionnelle et pointue, c’est une pièce d’histoire où l’ambiguïté n’existe pas, où la multilinéarité du scénario (intersectionnel) mène à une unification des luttes de Nan Goldin : féminisme, lutte contre les discriminations LGBT, contre les violences conjugales, contre la stigmatisation des victimes de l’industrie de la drogue, contre les puissants, contre les marchands d’addictions, et tant d’autres problématiques/combats propres aux États-Unis (ou non)…
Nan Goldin dans Toute la beauté et le sang versé (photogramme du film)
L’image documentaire serait la plus honnête et crédible dans le but de combattre le système qui sape nos droits et agresse notre environnement. Mais une image a besoin d’un.e filmeur.euse, et si l’on se place dans un cadre cinématographique, d’un.e cinéaste pour les assembler. En partant du principe que la.e cinéaste ne fasse pas partie de la sous-bourgeoisie (cette classe qui n’est pas bourgeoise mais défend la classe supérieure pour servir ses propres intérêts) l’image cinématographique peut être un acte révolutionnaire décisif.
Filmer : le flingue qui était une armure
Comparer l’acte de filmer à l’acte de s’armer n’est pas anodin. Bien que ce parallèle ne soit pas inédit, il est intéressant de rappeler que l’œilleton d’une caméra est également nommé « viseur », que les films cadrent la plupart du temps des êtres-humains en cherchant à montrer leur visage (comme si la caméra traquait les individus.) Dans les films de guerre ou d’espionnage, la caméra peut faire office de viseur d’arme à feu (point de vue subjectif) ou bien encore dans les jeux-vidéo, où la caméra peut être collée à l’arme, remplir le cadre pour ne faire qu’un entre l’appareil de filmage et la technologie guerrière. L’acte de tuer est aujourd’hui filmé, enregistré, documenté par l’armée (Il n’y aura plus de nuit d’Éléonore Weber est plus qu’éclairant sur le sujet.)
Plus violent, la technique cinématographique est parfois au service du meurtre. On pensera aux vidéos d’exécutions perpétrées par Daech, mais aussi à la propagande Hitlérienne avec Léni Riefenstal, réalisatrice pour le NSDAP, qui encouragea, par des techniques audiovisuelles novatrices et impactantes, l’esprit nationaliste du « tout pour la patrie » qui servira plus tard le déploiement de l’holocauste. Plus globalement, la propagande est en tant que technique cinématographique un encouragement aux conflits et aux meurtres ; combien s’engagent encore dans l’armée par attirance pour l’esthétique militaire (notamment façonnée par des techniques cinématographiques permettant l’empathie et l’identification.) De part sa puissance, le cinématographe a tué et tuera.
Manifestations et armement
On peut aller plus loin dans cette comparaison entre filmer et s’armer : d’abord d’un point de vue purement visuel ; les stabilisateurs pour téléphones ou appareils photos/caméras numériques – matériel prisé pour filmer les manifestations en facilitant la capacité de mouvement – peut ressembler à une arme de poing ; on tient le stabilisateur à hauteur du visage ; la.e filmeuse.eur prend soin de cadrer sa « cible » (en l’occurrence la source d’information qu’iel souhaite capturer) en tenant l’appareil parfois des deux mains, parfois d’une seule, comme un flingue.
Un homme pointant son portable (avec stabilisateur) sur des gendarmes en plein « live » (tous droits réservés à Bixente Volet, 2023)
Avec une vidéo, la.e citoyenne.en peut contre-attaquer la « vérité » étatique et ainsi contrecarrer le narratif de l’état. Exemple tout récent : Sainte-Soline. Même si l’IGGN a sans surprise conclu que les tirs proférés par les deux militaires ont été effectué par « légitime défense » la vidéo montrant les deux hommes tirer en totale détente au quad (pardon mais on se croirait dans Apocalypse Now…) a permis de contrebalancer le scénario déployé par le ministère de l’intérieur (Darmanin affirmait le 27 mars qu’aucune arme de guerre n’avait été utilisée contre les manifestant.e.s à Sainte Soline – mensonge car certaines armes comme la GM2L (grenade) et la GL-06 (LBD) sont, selon l’article R311-2 du code de la sécurité intérieure, considérées comme des armes de guerre.)
Car elle a une valeur de preuve, cette vidéo est une attaque, un coup dur porté contre l’armée de Darmanin qui cherche constamment à réévaluer la vérité à travers des tours de magie ridicules. Chaque bavure filmée, chaque micro-évènement illégal ou violent, chaque image/seconde pouvant mettre à mal l’Empire est indispensable au bon fonctionnement de notre piteuse démocratie, esclave (ou maître ?) d’un Macron en roue libre totale.
Écrire sur les images en tant que mode de production d’une vérité, c’est assumer le fait que la réalité objective n’existe pas. Évidemment, l’angulation, le hors-champ, le point de vue, la méthode de filmage, le format, tout contribue à (faire) dire quelque chose sur un évènement, à le mettre en scène. L’image est manipulable, déformable, on peut la plier à la moindre exigence théorique et politique. On peut la monter, la démonter, la scinder, l’embellir ; elle ne sera jamais le parfait miroir de quoi que ce soit.
Mais cette conceptualisation théorique est parfois utilisée par les structures de pouvoir pour délégitimer une vidéo préjudiciable. Combien de fois avons-nous entendu les défenseurs.euses de l’ordre en place dire, à propos d’une vidéo (preuve) de violences policières, « sans le contexte, impossible de juger ! ». Réponse/offensive intéressante ; d’abord parce qu’on les entendra rarement chercher du contexte lorsqu’un policier se prend un cocktail molotov (« rien ne justifie d’agresser ce pauvre père de famille ! »), mais aussi parce qu’une image parle d’elle-même (évidemment, seulement si celle-ci est sourcée et où l’autrice.eur a pu décrire le contexte et le cadre dans lequel tel évènement a été filmé.)
Une image ne dit à la fois rien et tout de ce qu’elle filme. Elle ne dit rien de la situation telle quelle mais il n’y a pas que ce qui est filmé qui importe : il y a aussi la signification, ce que l’action représente. En l’occurrence, une image de violence policière ne sera jamais légitimable. N’en déplaise aux fantassins du brutalisme étatique : il est anormal, dans n’importe quel système politique, que les citoyennes.ens soient frappé.e.s, humilié.e.s, maîtrisé.e.s, au simple fait qu’iels manifestent (ou tout court). Le meilleur documentaire sur le sujet reste Un pays qui se tient sage de David Dufresne (2020), film analytique aux multiples points de vue qui éclaire sur la véracité des images et leur force d’impact politique.
En cela, l’image permet d’ancrer dans le temps la situation politique d’un pays mais aussi d’être utilisée comme arme juridique et politique contre cet état français qui tombe de jour en jour dans une rigidification de sa politique grâce aux opportunités dictatoriales de la Vème. Ce n’est pas un hasard d’observer qu’en manifestation, la presse est de plus en plus attaquée, traquée, frappée par les FDO. L’état a peur de ce que les images produisent dans l’inconscient collectif ou sur l’émotion politique du moment. C’est pour cela qu’une politique de la terreur s’intensifie ; les témoignages de flics qui cassent du matériel vidéo/photo se multiplient. Tout le monde est dans le même bateau ; quand on filme une manifestation, il y a le risque de perdre des images, que la police intimide pour les faire supprimer, que l’on se fasse embarquer car on a filmé un élément dangereux pour l’ordre en place. Bientôt l’interdiction totale de filmer les pratiques policières ?
En cela, filmer n’est pas qu’une arme, c’est aussi un bouclier.
Bouclier car filmer un policier qui pointe son LBD sur soi, c’est peut-être s’assurer que le tir ne parte pas. Car se faire filmer pendant son agression par un carabiné de la BRAV M, c’est s’assurer que les potentielles poursuites judiciaires seront moins fastidieuses car étayées par un élément de preuve tangible et concret. Car filmer en constance, c’est soumettre l’état à se résigner, à adopter une démarche plus classique, bref, remplir son immonde boulot de « maintien de l’ordre » sans abus et donc, empêcher la possibilité du « sans limite ». L’image apporte l’information à la population, permet de rappeler que le peuple peut se défendre, assigner en justice : l’acte de filmage est un outil d’équilibrage qui rappelle à l’état nos droits les plus fondamentaux. Il établit un nouveau rapport de force : même si la majorité des machines judiciaires broient les victimes, les puissants continuent à avoir peur de la puissance des images. Ça n’est pas un hasard si la France et les pays fortement libéraux démultiplient leurs systèmes de « sécurité » vidéo tout en plaçant des caméras sur les armures de leurs forces de l’ordre. C’est une façon de répondre à la menace du « tout-filmé », contre ces millions de smartphones qui peuvent mettre à mal les vérités que nos gouvernements tentent de fabriquer.
Comment assumer la subjectivité de ses images tout en proposant une méthode de filmage proche de la « vérité » d’un évènement ?
La technique qui peut potentiellement le plus se rapprocher d’une certaine « vérité » d’un évènement est le direct, le « live ». Cinématographiquement, on parlera alors d’un « plan-séquence » (une œuvre audiovisuelle tournée en un seul plan ou un plan long (et/ou séquence) ininterrompu(e) dans un film).
Avec L’Arche Russe (2002), Aleksandr Sokurov ouvrait le bal du « film/plan-séquence numérique » en peignant 400 ans d’histoire de la Russie, le tout en un seul plan d’1h36. Projet vertigineux ! Et puisqu’il se rapporte à l’expérience humaine (la vie est un plan-séquence, nos nuits des ellipses) cette technique permet une totale expérience de subjectivisation. Dans Utøya, 22 juillet, Erik Poppe proposait en 2018 de vivre en un seul plan, du point de vue des victimes, l’attentat/massacre perpétré par le terroriste d’extrême-droite Anders Behring Breivik sur l’île d’Utøya en Norvège. Sans rentrer dans la « polémique » qu’a suscité ce choix cinématographique (faire vivre de l’intérieur un attentat…), il est intéressant d’observer que le plan-séquence est un excellent moyen pour retranscrire une certaine vérité d’un fait (sauf s’il est trop mis en scène.)
Grâce aux réseaux-sociaux et aux récentes évolutions technologiques des smartphones, amatrices.eurs ou professionnel.le.s issu.e.s de différents corps de la population filment et diffusent en live les manifestations ou évènements contestataires multiples. Souvent, l’image est en mouvement constant – puisqu’elle suit l’avancée de la manifestation du point de vue de la foule – tout en se permettant des incursions à travers la position des FDO. Lorsque les affrontements se lancent, la.e filmeuse.eur capture la complexité globale tout en décrivant très clairement la stratégie policière face à la stratégie intrinsèque de la foule. Le live permet une continuité qui empêche la triche.
En tant qu’outil d’information, le live permet aussi de fédérer des publics isolés des luttes (dé)centralisées géographiquement : dans les petites villes et villages, pour celles et ceux qui n’ont pas les moyens de monter dans la grande ville la plus proche ou qui n’ont juste aucune manifestation près de chez elles.eux, iels peuvent, en suivant le live, s’informer, participer, partager, et donc, lutter.
Le live est un outil de consommation tout comme il est, cinématographiquement, la quintessence de l’image-vérité qui cherche à, de par sa focale (souvent un grand angle au point de vue subjectif et humanisé) énoncer l’ambiance d’un évènement. Lorsqu’on allume n’importe quelle chaîne d’information en continu, on assiste à la représentation d’une guerre de tranchées. À peine la manifestation démarrée, la moindre poubelle en feu est cadrée pour décrire la supposée « violence » de l’évènement… C’est un positionnement politique que de favoriser une imagerie plutôt qu’une autre. S’accompagnent à ces choix supposément neutres un découpage savamment calculé et des angles jamais hasardeux, eux-mêmes au service d’une vision narrative et donc cinématographique. Le live peut devenir un contre-pied à cette esthétique de l’information-spectacle. Il capture l’imprévu, l’avis du peuple, bref, ce qui fait la complexité d’une manifestation ; la simplicité technique empêche toute forme de calcul. Faire parler l’individu plutôt que la foule, et non pas la foule comme individu.
Nous ne combattons pas uniquement des entités abstraites, des flux, des lois, des concepts, mais surtout des personnes qui régissent et diffusent l’ordre du monde. Ces gens sont filmables. Il faut les dévoiler, capturer leur violence.
J’aimerais donc, car c’était l’objectif initial de ce texte, rendre hommage à toutes celles et ceux qui filment dans le but d’informer, sauvegarder, prouver. Bien que l’utilisation politique des images soit critiquable et que certaines méthodes de filmage soient malhonnêtes, l’amoncellement d’images est essentiel à nos stratégies de défense et d’attaque. Journalistes, militant.es, individu.e.s « dépolitisé.e.s », universitaires, cinéastes, photographes, manifestant.es, passant.e.s, citoyennes.ens ; merci d’avoir à un moment ou un autre filmé, vous contribuez à un monde plus juste. Comme si tout le monde comprenait implicitement que le cinéma (car filmer, c’est aussi et surtout du cinéma) est un art politique : il l’a été, l’est et le restera.
Une vidéo de bavure policière est infiniment plus éloquente sur l’état de notre monde que la plupart des gestes politico-cinématographiques actuels. L’acte artistique est courageux (des gens risquent/détruisent/bouleversent leur vie pour faire des films) mais il ne faut pas oublier l’importance du simple fait de filmer ! Sans montage, sans arrière-pensée calculatrice, juste l’urgence de montrer, diffuser, crier. Il n’y a pas d’héroïsme, juste des actes indispensables. Armons-nous d’objectifs, filmons au téléphone. Et si un jour on nous l’interdit, nous innoverons, piraterons les caméras de surveillance, utiliserons des outils de l’ancien temps… comme la Nintendo DS, le Kidizoom ou la pellicule ! Il faut plus que jamais proposer un cinéma qui dissèque, opère, montre, sans ambiguïtés ou procédés artistiques bourgeois.
Merci à Louise pour les retours et Pab pour la correction.
Toutes les photos (hors contre-indication) ont été prises le 21 mars 2023 à la Place de la République à Paris. Tous droits réservés à Bixente Volet, 2023.